Le solo de Pierre

Par Gail Millman

Rédactrice spéciale du Ministère des femmes

 

C'était un groupe un peu étrange. Treize chanteurs, réunis par hasard, firent leur entrée sur scène. Ils s'avancèrent de façon excitée et n'arrivaient pas à se contenir. L'auditoire du festival des chorales les accueillit par des applaudissements polis.

Lorsque le groupe trébucha en bas de l'escalier menant à la plate-forme, je compris, avec émerveillement, que ce groupe était différent. Vraiment différent.

Quelques-uns d'entre eux étaient aveugles et les autres étaient handicapés : mentalement, physiquement ou bien les deux. Le port d'un uniforme n'était pas une priorité pour eux, à l'inverse des chorales précédentes qui étaient tout à fait splendides dans leurs vêtements bien assortis. Oh ! Vous pouviez deviner que cet ensemble avait reçu comme consigne de porter un chemisier blanc avec un pantalon noir. Mais le résultat final était un mélange de crème, de brun, de gris, de faux plis et de choses qui n'allaient pas bien ensemble.

Ce groupe avait cependant une chose en commun : un enthousiasme effréné. Nous qui faisions partie de l'auditoire, anticipions de ne pas entendre la perfection, mais nous étions loin de nous douter du trésor qui allait se révéler à nous.

Un chanteur retint complètement mon attention. Pierre est trisomique, mais il semble que personne ne le lui ait dit ! La confiance et l'allégresse remplissaient cet homme d'un certain âge.

Ils présentèrent Stand By Me comme première chanson. Cela avait-il été choisi aléatoirement ou bien soigneusement orchestré par un directeur de chorale attentionné ? Les treize voix produisaient treize variations du ton approprié, mais le groupe n'a pas semblé le remarquer. Ils chantaient avec cœur. J'appréciai chaque instant de cette performance, amusée, mais aussi touchée par la pureté de ce qui se produisait sur scène. Et puis, au milieu de la chanson, Pierre s'avança en faisant un pas de géant. C'était comme si Pavarotti en personne était au centre de la scène. Une introduction fut jouée, mais Pierre se précipita à chanter trois mesures trop tôt. Sa voix, très fausse, était forte et vibrante.

" Essayons encore une fois, Pierre, " a dit le directeur de la chorale.

Le soliste était prêt pour le défi. Essayer encore une fois... c'est exactement ce qu'il fit. Rien n'allait l'arrêter d'exprimer la chanson joyeuse qui bouillonnait en lui.

Des applaudissements tonitruants ont rempli la salle. Pierre enleva son chapeau de baseball et salua à la taille, la tête touchant presque le plancher. Le maître avait fini.

Le maître était maintenant crevé, aussi ! Il se laissa tomber sur les gradins arrières tandis que le reste de la chorale chantait une autre chanson. Que dirait le juge à ce petit groupe d'inadaptés sociaux et musicaux?

" Je suis si fier de vous " a-t-il dit. " Vous avez choisi des chansons pour nous faire penser à votre situation de vie. Votre joie est si évidente. J'apprécie comment vous aimez chanter ".

Aucun mot de découragement ou aucune mention de défauts vocaux.

" Et je n'avais aucune idée qu'il y avait tant de solistes dans le groupe. Vous êtes tout à fait des chanteurs ! "

Eh bien, c'est tout ce dont Pierre avait besoin ! Il fit un grand saut et se retrouva sous le menton du juge. Cela n'importait pas que d'autres membres aient fait des solos. Pierre avait simplement supposé que le juge lui parlait, à lui, le maître soliste. Comment y aurait-il pu y en avoir un autre ?

Les larmes embrouillèrent notre vision. On entendit partout dans la salle le son des bourses qu'on ouvrait pour aller chercher des mouchoirs,. Les hommes se mirent à tousser beaucoup. Même le juge n'a pas pu échapper à l'émotion du moment. Il a embrassé le jeune directeur de chorale et lui a donné un gros câlin prolongé.

Et Pierre qui continuait à sourire.

Nous venions de recevoir un cadeau spécial de notre Créateur, le genre de cadeau que nous prenons rarement le temps de déballer parce que le papier d'emballage n'est pas assez joli ou attrayant. Mais, parfois, les vérités divines les plus précieuses, les moments éclatants, nous viennent dans des paquets inattendus. Ce fut un de ces moments. " L'Éternel ne considère pas ce que l'homme considère; l'homme regarde à ce qui frappe les yeux, mais l'Éternel regarde au cœur " (1 Samuel 16:7).