Un voyage de réconciliation

de Marg Buchanan, tirée du journal Indian Life , nov. et déc. 2004


Francine Lemay, native du Québec, a défrayé les manchettes en 1990, en faisant une déclaration publique de pardon envers la communauté autochtone de Kanehsatake. C'était la bonne chose à faire, un geste chrétien, un geste fort.

Mais 14 ans plus tard, elle réalise que la réconciliation ne vient pas si facilement. C'est un processus qui prend du temps et qui va en profondeur.

Au cours de l'été 1990, un conflit entre la communauté Mohawk de Kanehsatake et la ville voisine d'Oka, au sujet d'une parcelle de terrain connue sous le nom de Pinède, a été l'objet des informations nationales. De son côté, le maire de la ville voulait utiliser cet emplacement pour agrandir le terrain de golf de 9 trous à 18 et, de leur côté, les Amérindiens affirmaient que c'était un cimetière sacré. Le 11 juillet, Environ 95 coups de feu ont été tirés de part et d'autre en 20 secondes, et l'une des balles a atteint et tué le caporal Marcel Lemay, le frère de Francine.

Francine, ainsi que le reste de la famille, a appris la mort de son frère à la radio.

Marcel a laissé dans le deuil sa jeune femme enceinte de leur deuxième enfant.

Francine, étant la seule chrétienne évangélique de sa famille, a senti qu'elle devait être forte et montrer l'amour de Christ à tous ceux qui étaient impliqués dans la crise. Quatre semaines après la mort de son frère, elle s'est rendue aux barricades avec une lettre racontant son enrôlement dans l'« armée de Christ » et son désir que tous les peuples, indépendamment de la race, soient sauvés.

La police l'a interceptée et lui a interdit tout accès au territoire occupé.

Un journaliste du Journal de Montréal s'est approché d'elle pour une interview, durant laquelle elle a exprimé son désir d'une résolution pacifique au conflit. Le journal a aussi imprimé sa lettre en entier.

Peu de temps après l'incident et la publication de la lettre, Francine a été invitée à parler à l'Église pentecôtiste de Kahnawake. L'église était bondée, et plusieurs femmes vêtues d'habits traditionnels sont venues l'entendre parler de pardon.

Francine croyait qu'elle avait fait sa part et que son pardon était sincère et complet. Ce chapitre était clos pour elle.

Mais pourtant, des doutes angoissants et des soupçons de racisme refaisaient surface. Elle était hantée par des cauchemars terribles de conflits entre blancs et autochtones. Elle gardait un certain ressentiment contre les Mohawks pour des choses qu'elle avait entendues par les médias.

Au printemps 2004, deux étudiants qui travaillaient pour la radio communautaire de l'université McGill l'ont contactée pour lui demander une interview sur les événements de 1990. Elle savait que si elle acceptait elle aurait encore à faire face à toute cette crise, 14 ans plus tard.

En préparation pour la rencontre, Francine est allée voir ses bons amis, Céline et Hector Genest, un couple de son Église qui participe au projet de traduction de la Bible en Mohawk. En leur posant des questions difficiles qu'elle avait essayé de taire depuis si longtemps, elle a réalisé qu'elle éprouvait de l'amertume qui s'était accumulée pendant des années à cause de la désinformation.

Le faible pardon de Francine qui datait de plusieurs années s'est peu à peu transformé en une profonde compréhension du cœur et des besoins d'un peuple. Mais Dieu n'avait pas encore fini de travailler en elle.

Le dimanche suivant, alors que Francine était préposée à l'accueil de son Église, un groupe de six Mohawks, dont Mavis Etienne, est entré et a pris place. Ce jour-là, à l'Église de l'Alliance, on y présentait, dans le cadre du projet de traduction de la Bible, le travail déjà accompli dans la Genèse.

« Je tremblais comme une feuille pendant toute la présentation », explique Francine. À la fin du culte, elle s'est levée et a manifesté le désir de parler: « J'ai demandé pardon au peuple Mohawk, de la part de tous les Québécois et de tous les Canadiens, pour le tort qui leur a été fait depuis plus de 300 ans. »

Mavis Etienne s'est ensuite levée et a publiquement demandé pardon pour ne pas avoir prié pour les agents de police impliqués dans l'impasse et plus tard dans la fusillade. Elle a exprimé ses regrets à Francine pour la mort de son frère, et plus tard elle a demandé les noms de chaque membre de sa famille pour prier pour eux.

« C'était des paroles que j'avais besoin d'entendre depuis 14 ans. J'étais profondément touchée », confie Francine. Ce dimanche a marqué la première étape de son voyage vers une guérison spirituelle et émotionnelle.

Au cours de ce même culte, Mavis Etienne a fait part à l'assemblée qu'elle organisait ce qu'elle appelle le Sentier des prières, un jour de marche autour des endroits stratégiques à Kanehsatake qui ont subi des tensions internes, et un jour de prière pour la guérison de sa nation et de toutes les nations. Francine lui a dit à la fin du culte qu'elle désirait y participer.

Le 9 juin 2004, Francine Lemay, debout parmi les 50 participants au Sentier des prières, les a conduits dans une prière pour la paix devant l'école secondaire, le premier arrêt de l'itinéraire de prière.

Pendant que le groupe avançait vers la pinède, la partie boisée qui est à l'origine de la crise d'Oka 1990, Francine a commencé à se sentir mal. En larmes, elle souffrait de douleurs à l'estomac et de nausées. Elle a appris plus tard que ce territoire boisé était l'endroit précis où les coups de feu avaient été tirés et où son frère a été tué.

« Je ne m'étais jamais permise de vivre mon deuil », a-t-elle révélé. Dans la pinède, ce jour-là, elle a ressenti et exprimé toute sa souffrance accumulée. « On se sent mieux une fois que c'est sorti. »

Au cours d'un autre moment émouvant lors du Sentier des prières, Tracy Cross, le frère du fameux Warrior connu sous le nom de Lasagne durant la crise d'Oka, a exprimé ses regrets à Francine pour la mort de son frère. Francine et Tracy se sont fait l'accolade dans un signe de pardon mutuel. Le geste a été observé par Karyn, une jeune femme autochtone de 25 ans, qui a été élevée parmi les blancs, à l'extérieur de la réserve. Âgée d'à peine 11 ans durant la crise d'Oka, Karyn s'est sentie déchirée entre les deux nations qui se battaient. Voir Francine et Tracy ensemble lui a procuré la paix et la guérison dont elle avait besoin depuis plusieurs années.

Et les effets de la réconciliation se poursuivent. Aidée par ses amies Mavis Etienne et Céline Genest, Francine approfondit ses contacts avec les communautés autochtones de Kanehsatake et Kahnawake.

« Le vent du Saint-Esprit souffle sur ce territoire », affirme-t-elle. Et le vent du Saint-Esprit continue d'insuffler un esprit de réconciliation chez une femme qui apprend chaque jour à bâtir des ponts entre les gens et les nations.

Note de l'éditeur: Francine Lemay est traductrice pour le magazine Northern Light et Marg Buchanan est rédactrice à la pige. Cet article a d'abord paru dans le numéro de novembre et décembre 2004 du journal Indian Life et il est réimprimé dans le présent numéro de Northern Light avec la permission de l'auteur.